
Les réalisateurs, y compris un grand nombre de réalisateurs de films ethnographiques, dont le travail se fonde sur une rhétorique empirique, sont pris dans une contradiction : d’un côté, ils semblent présenter les images qu’ils ont tournées comme une preuve, de l’autre, ils manipulent ces images – au moins leur chronologie – pour les rendre cohérentes et compréhensibles.
(Henley 2011 : 5)
Concernant l’approche cinématographique, ce sont les techniques du cinéma-vérité, totalement conciliables avec la grounded theory (voir notre éclairage sur la question) qui ont retenu notre attention. Le cinéma-vérité est apparu dans les années 60, lorsque des caméras plus légères ont fait leur apparition. Un matériel plus aisé à déplacer et à transporter permet plus facilement de capter le réel, de prendre l’émoi sur le vif, de saisir l’action en train de se faire. Le souci commun aux réalisateurs de ce genre cinématographique est d’éviter « les artifices du scénario, de l’interprétation professionnelle, de la mise en scène, des truquages, du travail en studio. » [1]. Bien entendu, refuser les artifices ne conduit pas à nier l’aspect fictionnel dont toute œuvre cinématographique est pourvue, y compris s’il s’agit d’un documentaire qui vise à se rapprocher au plus près du réel. « Un réalisateur ethnographe ne peut en aucun cas éviter d’être impliqué dans une démarche d’auteur qui consiste à reporter une structure narrative sur les événements filmés ». [2]. Qu’il soit lecteur, auditeur ou spectateur, le récepteur d’une étude ethnologique est de toute manière face à un récit construit :
Le sentiment qu’éprouve le lecteur de vivre l’expérience du terrain est, en fait, le résultat d’une fiction, car l’ethnographe transforme les ambiguïtés des situations de recherche et la diversité des significations en un portrait parfaitement intégré. La dimension fictionnelle est ainsi intrinsèque au travail de l’ethnographe.
Colleyn



Décrire, c’est donc toujours raconter. Dans ce sens, aucune œuvre n’échappe à la fiction ; celle-ci n’est alors pas opposée aux techniques du cinéma-vérité qui ne nie en aucune façon l’aspect narratif que tout œuvre crée. Sans narration et développement argumentatif, le film proposerait des scènes et des séquences sans logique entre elles et il n’y aurait donc pas de sujet, d’hypothèse ou de démonstration. Toutefois, afin de garantir au spectateur qu’il assiste bien à une représentation du réel, il est essentiel d’établir un pacte ethnographique entre l’ethnologue et le public (voir notre éclairage sur la question) qui garantit l’éthique de la démarche.
Il s’agit ensuite de faire des choix parmi toutes les possibilités qui s’offrent au réalisateur ou à la réalisatrice :
Tout film est un système complexe de choix, opérés tout au long du processus de réalisation : choix du sujet, repérages, écriture, tournage, montage… À chacune de ces étapes, les contraintes et les opportunités dessinent un ensemble de possibles parmi lesquels il faut trancher : contraintes et opportunités liées au langage cinématographique, aux normes de la société locale, à l’environnement institutionnel, au budget de production, aux modes stylistiques, etc.
Notre projet documentaire repose sur une approche respectueuse et collaborative des enquêté·e·s. Dans la mesure où il se base sur le témoignage, ce qui compte pour les personnes elles-mêmes est central. En se donnant pour objet « le réel », par définition mouvant et imprédictible, le tournage laisse une large place aux imprévus; les changements de vie des uns et des autres, les idées et envies qui émergent lors des discussions et même le hasard nourrissent l’enregistrement des scènes, la sélection des images, le montage et la construction finale du récit documentaire.
Bien entendu, le récit documentaire n’est pas que narratif : le travail filmique et sa tessiture tout à la fois intime et créative fournissent aux enquêté·e·s des prises de réflexion, de distanciation, de contestation et de transformation. Cette transformation est même double. Elle implique la transformation du déroulé documentaire, des scènes à retenir ou des points pertinents à préserver, les enquêté-e-s étant invités à y contribuer activement. Mais elle implique aussi la transformation de son propre vécu, celui des chercheur·e·s comme des personnes avec lesquelles ils collaborent. Car si un documentaire permet de réfléchir les repères et les valeurs de la vie en commun, il permet aussi de se réfléchir dans le miroir, nécessairement « équivoque », qu’il tend à son public, présent ou à venir. C’est ce que nous avons mis en place à travers notre démarche co-créative et collaborative.
- Colleyn Jean-paul, 2005. « Fiction et fictions en anthropologie », L’Homme, pp. 175-176 | [En ligne],
- De Sardan, 2017. « Pacte ethnographique et film documentaire », Images du travail, travail des images [En ligne],
- Henley Paul, 2011. « Le récit dans le film ethnographique », L’Homme, 2 (198-199), pp. 131-157.
- Sénécal Henri-Paul, 1963. « Qu’est-ce que le cinéma-vérité? », Séquences : la revue de cinéma, 43, pp. 4-9.