Photographie : Guillaume Perret

Ce projet a été accompagné par Francesco Panese et Noëllie Genre qui ont accepté que nous le partagions depuis le blog Viral.

De mars à mai 2021, entre confinement et enseignements à distance, une classe de master de l’UNIL en sociologie de la médecine et de la santé a mené onze enquêtes au plus près du quotidien d’une variété de métiers, de communautés, de milieux. Les paroles recueillies composent la trame d’expériences partagées et de vécus intimes des événements, une lecture plurielle de leurs existences au cœur de la pandémie.

Mai 2020 : le journal économique Bilan nous dit que « la crise liée à la pandémie semble avoir totalement chamboulé le quotidien des ouvriers » [1]. Entre ralentissement des cadences, distanciation sociale et retards de chantier, le monde ouvrier a dû s’adapter à de nouvelles conditions de travail. Mais qu’en est-il une année plus tard ? Nous nous sommes rendus sur un chantier s’étendant sur plusieurs kilomètres, à la rencontre des différents corps de métier : contremaîtres, ouvriers et ingénieurs, tous des hommes. Nous avons partagé des moments de leur quotidien et ils ont partagé avec nous leurs vécus et leurs impressions d’une année de travail en temps de pandémie.

Au début c’était un peu le flou 

Manuel

Un jour d’avril 2021, 12h30. Nous arrivons sur le chantier accueillis par la pluie. Le repas est en train de se terminer pour les ouvriers dans les conteneurs ; ils s’abritent et reprennent des forces pour affronter l’après-midi froide et humide. Les intempéries sont des particularités auxquelles le chantier doit faire face. Un contremaître nous explique : nous, une journée comme aujourd’hui, mes gars sont ralentis ; la pluie, ça ralentit. Mais cela ne les empêche pas d’effectuer leurs tâches quotidiennes. Ils s’adaptent. Comme pour les nouvelles mesures imposées par l’État. Bien que celles-ci soient difficiles à respecter pour les ouvriers : pour coffrer un mur, faut un collègue pour donner un coup de main, impossible d’être à plus d’un mètre l’un de l’autre. Après quatre semaines d’arrêt en mars 2020, le chantier reprend. Première journée : mise en place des infrastructures pour contrer la pandémie : gel hydro-alcoolique à disposition dans chaque conteneur, points de lavage sur toute la longueur du chantier s’étalant sur plus de deux kilomètres et aménagement des tables pour le repas de midi. Ces nouvelles mesures sont vite mises en place. Peut-être ont-ils l’habitude de s’adapter rapidement ? Le contremaître ajoute : dans le bâtiment, il y a beaucoup d’inconnues ce matin j’ai mis mes gars en pause à cause de la pluie, mais on trouve toujours quelque chose à faire.

La relation aux objets et aux outils s’est modifiée. Manuel, un ouvrier, nous apprend – entre plusieurs appels téléphoniques pour trouver un machiniste d’urgence pour le lendemain – qu’au fil des mois, la majorité des personnes du chantier ont été testées positives au Covid-19. Depuis, il exprime un certain relâchement : on ne voit pas souvent les gens se désinfecter les mains, mais avant c’était tout le temps. Voilà on l’a choppé, va chier le covid. Un état d’esprit qui ne se retrouve pas forcément chez d’autres de ses collègues qui se font tester chaque lundi et qui attendent leur vaccination. Au début, c’était un peu le flou, explique Manuel en parlant des nouvelles mesures à appliquer. Le canton et la commune sont venus les voir, en moins de vingt-quatre heures, pour contrôler la mise en place des mesures sanitaires afin de reprendre au plus vite le chantier. Comme nous le rappelle le contremaître qui doit faire progresser le chantier, l’économie ne peut pas s’arrêter, c’est le secteur primaire ici, si on bosse pas, plein de choses sont bloquées. Alors face aux recommandations de leurs supérieurs et de l’État mandataire, et tout en devant respecter les exigences complexes du génie civil, la vision des règles sur le chantier se transforme. Chez les ouvriers, dit le contremaître, on n’a pas la même réalité que quelqu’un derrière un bureau ou un étudiant. L’ensemble des personnes présentes sur le chantier savent bien que leur manière de penser n’est pas la meilleure – on ne peut pas s’arrêter –, mais pour le contremaître à un moment donné, on est amené à penser comme ça.

Si on va pas bien, on le dit à l’équipe

Pascal

Dès l’arrivée sur le chantier, nous constatons la cohésion de l’équipe : des rires et des discussions entre collègues résonnent dans les conteneurs. Thibault, un ouvrier quarantenaire nous dit : le monde du chantier ce n’est pas comme les autres postes de travail, c’est particulier, c’est une mentalité déjà, on est tous ensemble, comme une famille. Le contremaître ajoute : on mange ensemble à midi, on est serré dans les liens ; pas évident de respecter les espaces avec ça. Voilà que depuis un an leur repas de midi se limite à deux personnes par table, et dans des conteneurs séparés où les corps de métiers se mélangent moins : ouvriers ensemble, contremaîtres à côté et ingénieurs à l’étage. C’est quelque chose de difficile pour cette équipe qui a l’habitude de la proximité et de se faire des accolades. Maintenant ils se font des checks à l’américaine nous disent les ouvriers.

Malgré cela, Thibault nous dit que la convivialité est revenue au sein de l’équipe : les règles imposées sont devenues des habitudes. Cela s’est mis en place progressivement, durant les débuts de la pandémie, lorsqu’un climat de méfiance s’était installé sur le chantier. L’ingénieur se rappelle : Au début tout le monde était dans la psychose. La plupart des ouvriers avaient peur de ramener le virus chez eux. La méfiance prenait de l’ampleur dans ce noyau dur, à tel point que les jugements se faisaient au simple regard. Le contremaître enchaîne : lorsqu’ils ont découvert les premiers cas de Covid, les ouvriers, stressés, se regardaient et se disaient les uns aux autres ouais, t’as le Covid. Mais cette méfiance a bientôt été remplacée par un sentiment de solidarité. Un autre contremaître surnommé Pascou nous explique que tout le monde sur le chantier pense désormais de la même manière et finalement, après cette période de méfiance, les liens et l’unité du groupe étaient plus forts et le rapport de confiance est revenu : si on va pas bien, on le dit à l’équipe.

Il reste un noyau dur constitué de ces quatre gars réguliers 

Pascal

La solidarité est forte au sein de cette équipe de chantier qui se définit même comme une famille. Cette famille doit cependant faire face à des difficultés d’ordre économique. Le secteur, bien que primaire, est aussi impacté par la crise économique, en plus de la crise sanitaire : on est encore plus dans la merde avec le Covid, lance Pascal le contremaître. Les difficultés économiques du secteur ont en effet été mises en exergue depuis le début de la crise sanitaire : un licenciement collectif a eu lieu ces derniers mois, notamment pour les personnes moins indispensables en cette phase de chantier, comme les serruriers, électriciens ou encore des gens se rapprochant de la retraite regrette le contremaître. Et ils ont pris du retard dans les délais cette dernière année et les nouveaux chantiers peinent à démarrer : cela se prolonge malgré la sortie de l’hiver ; les ouvriers finissent par être trop nombreux et ça augmente les pertes ; ils ont fini par faire un licenciement collectif. Alors maintenant, ils engagent des externes, s’étonne Pascal. Mais malgré ces remaniements d’équipes et ces allées et venues d’intérimaires, le contremaître est heureux de compter sur un noyau dur constitué de ses quatre gars réguliers ; et c’est justement à travers leurs liens serrés pendant cette période particulière que cette famille s’est encore plus soudée. Pascal, éprouvant de la peur pour ses gars, a su les rassurer nous confie-t-il.

Théoriquement je ne devais pas voir mes parents

Henry

Mais qu’en est-il des liens avec leur propre famille sous la menace de la crise ? Pour le contremaître Henry, sa famille n’avait pas d’autre choix que de rester soudée, tout comme son équipe. Elle a aussi formé un noyau dur pour se soutenir durant cette crise. Évidemment, la peur de ramener le virus à la maison était présente. Surtout, quand on est parent,comme ce contremaître : et comment faire pour garder son enfant quand on travaille sur un chantier et que les écoles sont fermées ? demande-t-il. Pour lui, comme pour beaucoup la solution est auprès des parents : théoriquement je ne devais pas voir mes parents, mais on n’avait pas le choix : on n’a pas pu respecter les règles ; je n’allais pas dire à mon employeur : « écoute, je garde le fils, je viens pas ».

On ne peut pas avoir la même vision des choses dans la construction 

Henry

Les gars allaient se faire tester pour un oui ou pour un non, se rappelle Thibault, un ouvrier. Eux étaient au front et non en télétravail. Les ouvriers ont compris rapidement que le respect des règles imposées par l’État serait difficile à tenir. Si la réalisation d’un projet de génie civil nécessite une proximité aiguë, comment garder ses distances ? Face à l’exigence de leur métier, le respect des règles s’est alors perdu petit à petit, comme le port du masque ou encore la désinfection des mains et des outils. Henry, reprenant une métaphore guerrière, dit avoir été de la chair à canon, tout en rappelant que son secteur n’est pas le seul à avoir été envoyé au front : je pense pas que la construction soit moins bien lotie dans cet aspect que dans les autres secteurs, en parlant notamment du secteur hospitalier, prenant pour exemple son épouse qui travaille dans un établissement psychiatrique. Même si l’on sait, ajoute-t-il que le non-respect des règles à grande échelle ne serait pas viable et mènerait à la saturation des hôpitaux. Nous devrions faire plus attention, conclut-il. Mais pour les ouvriers, pas facile de composer entre respect des règles sanitaires et les tâches du métier quand la proximité physique est une exigence à la bonne réalisation de leurs travaux : dans un bureau, télétravailler, tu t’isoles et c’est bon ; ils n’ont pas autant d’outils et ils ne sont pas autant emmerdés que nous ; on ne peut pas avoir la même vision des choses dans la construction.

L’autre contremaître, Pascal, tempère cette opposition entre travaux manuels et travaux intellectuels en élargissant le débat. Plus jeune qu’Henri, il nous explique selon lui l’importance d’un mélange du manuel et de l’intellectuel dans le génie civil. Selon lui, tous les métiers nécessitent aujourd’hui une formation supplémentaire, pour une personne qui n’a aucun diplôme c’est difficile de se faire embaucher en CDI. Et l’acquisition de compétences intellectuelles est devenue un prérequis dans leur métier comme dans d’autres : ce n’est plus comme au temps de nos parents, ils n’avaient pas grand-chose ; aujourd’hui on continue plus loin, on fait le bac, etc., on évolue, le niveau remonte, comme dans tous les métiers en général ; le bâtiment, c’est plus comme il y a 20 ans, de tout manière, ça a beaucoup changé, explique-t-il en donnant pour exemples l’utilisation de certains outils tels la pelleteuse ou encore le GPS. Ces outils qui nécessitent de solides formations aident énormément à la réalisation du chantier : tout est réglable, décaisser à moins 60 centimètres, la machine prend l’info et s’y met ; niveau rentabilité, sur une journée, je piquèterai 500 mètres de bordure, traditionnellement je piquèterai 50 mètres … ça simplifie la vie énormément. Mais malgré ces aspects bénéfiques, Pascal s’inquiète de voir le savoir-faire traditionnel se perdre, avec le risque que les ouvriers manquant de formation soient dépassés par l’arrivée de technologies sur les chantiers. Le risque majeur pour lui est de ne plus savoir faire sans (la technologie) ; il faut apprendre à la contrôler, et c’est le truc à ne pas négliger dans les années à venir.

Globalement, mon équipe n’a pas trop mal vécu cette période 

L’ingénieur

Vous pouvez venir nous donner un coup de main en été, le vendredi, on fait des grillades s’il fait beau nous propose chaleureusement l’ingénieur à 17h30, l’heure où la journée de travail se termine. C’est sur un ton de taquinerie et d’humour que notre journée d’échanges mais surtout d’écoute se termine. Café à la main, nous discutons avec lui et le remercions de nous avoir accueillis. La plupart des ouvriers sont déjà partis, d’autres défilent devant nous dans leur voiture, faisant crisser leurs pneus sur le gravier du parking du chantier. Globalement, mon équipe n’a pas trop mal vécu cette période, nous dit-il, parlant de la pandémie. Ce bilan nous étonne un peu et nous questionne : au fil de la journée, nous sommes rendus compte, que même si toute l’équipe a travaillé sur le même chantier durant cette année particulière, chacun a été touché de manière personnelle par cette crise sanitaire qui est loin d’avoir été une sinécure, surtout pour les ouvriers en première ligne. Mais plus le temps de débattre : prenant un coup de téléphone, l’ingénieur s’en va en nous faisant un signe de la main.

[1] https://www.bilan.ch/immobilier/le-coronavirus-a-t-il-augmente-la-penibilite-sur-les-chantiers

Une enquête de Charlie Gantet et Grégoire Noël